jeudi, mars 16, 2006

Faut-il supprimer un contrat de merde aujourd'hui?

Le CPE est bien sûr un contrat imparfait, qui risque d’introduire comme on dit d’un côté « plus de précarisation », et de l’autre « plus de flexibilité ». Certes aussi l’absence de justification de licenciement pendant deux ans a bien des effets pervers, et il est aberrant qu’un tel contrat autorise implicitement l’entrepreneur à licencier son salarié pour grossesse ou par racisme sans avoir à produire la moindre justification, en particulier dans une société aussi fracturée que la nôtre actuellement. Le CPE serait un contrat efficace dans une autre société, c’est-à-dire dans une société de quasi-plein emploi, où la compensation du pouvoir de l’entrepreneur se ferait logiquement par le fait qu’il aurait besoin de main d’œuvre, et que les demandeurs d’emploi pourraient trouver très facilement un emploi ailleurs, sans courir le risque de se retrouver quelques années au chômage... Enfin, le contrat est effectivement discriminatoire (pourquoi les jeunes en dessous de 26 ans et non l’ensemble du salariat, y compris une bonne part de la fonction publique ?) et risque fortement à mon sens d’être débouté en examen par le Conseil constitutionnel.

A quoi j’ajouterai que personnellement je ne crois pas que cette réforme du CPE soit à elle seule en mesure de changer de façon significative sur le long terme l’emploi des jeunes. Je veux dire par là que ce contrat précarisera en fait assez peu les jeunes par rapport à maintenant : le CPE fera en fait dans une bonne mesure « double emploi » avec les CDD multipliés pendant 18 mois pour déboucher ou ne pas déboucher sur un CDI, sauf qu’il simplifiera un peu de paperasserie de l’entreprise ; pour les jobs vraiment précaires et où le salarié est une main-d’œuvre qui n’a pas besoin d’être expérimentée et qui est jetable, les stages seront de toute façon un système bien plus bon marché et qu’elles ne sont pas prêtes de changer. Dans certains cas, des entreprises seront plus enclines à embaucher directement sur ce type de contrat parce qu’il ouvre la perspective d’une formation à long terme de son personnel et sans risque majeur pour elle. Dans d’autres, cette embauche donnera lieu à des abus… c’est certain.

Certains justifieront ce contrat en disant qu’il est néanmoins une étape essentielle pour le pays dans la prise de conscience de son retard en matière de législation sur le droit du travail dans un monde où la flexibilité des marchés commande l’économie et la mobilité des sociétés, et donc un moment symbolique important pour dé-scléroser une société française où l’ascenseur social est en panne, les discriminations en tout genre bien plus fortes que dans nombres de pays étiquetés « libéraux », et le chômage tellement haut que non seulement la fracture entre la partie pauvre de la société et la partie riche est plus importante encore que dans les « sociétés libérales » dites de type « anglo-saxon », mais qu’en outre il s’agit d’une pauvreté qui au lieu de contribuer par son activité à la croissance de l’économie nationale, coûte extrêmement cher à l’État et discrédite progressivement la valeur du travail aux yeux de l’ensemble de la société : « Pourquoi chercher un boulot de merde, ou être obligé comme en Angleterre de cumuler deux emplois pour survivre péniblement, alors que j’y arrive aussi bien en cumulant RMI, allocs, et petits boulots au noir ? » Ou encore, plus vraisemblablement : « Pourquoi perdrais-je finalement toute mon énergie à chercher du boulot, quand je sais qu’on ne m’en proposera très probablement pas, et que c’est si dur ? » Il y aurait même selon les défenseurs de cette hypothèse, l’idée, qu’en débloquant par une libéralisation des marchés certaines des scléroses de la société, à l’inverse de ce qu’on croit ordinairement en disant que la mondialisation triomphe de la valeur du politique, le politique serait réaffirmé vigoureusement comme valeur.

Je ne juge nullement cette dernière hypothèse absurde, même si elle ne correspond pas exactement à mon analyse, et risque rapidement de confiner à l’idéologie. Quand bien même je la partagerais d’ailleurs, il n’y aurait pas de relation de conséquence suffisante entre cette doctrine politique et la mesure tactique du CPE, pour que je souscrive forcément au second. J’aurais même des raisons d’être contre, puisque, comme je l’ai déjà indiqué, le CPE constitue une forme de discrimination qui n’ira pas de soi, au regard même des institutions.
Et pourtant, sans souscrire à cette doctrine, tout en considérant que le CPE est plutôt un mauvais projet, que Villepin a eu grand tort de faire passer ce texte de la manière dont il l’a fait passer, en voulant marquer toute son autorité… je juge que les manifestants, ou plutôt non, parmi les manifestants ceux qui exigent le retrait du CPE ont tort, et qu’à présent aussi, Villepin ou Chirac auraient tort de céder sur ce projet. Ce n’est pas parce que je soutiens ce contrat, mais parce que j’estime qu’exiger le retrait d’un projet de loi en faisant pression par blocage est bien moins conforme à l’esprit d’institutions démocratiques que le faire passer à la manière – même brutale – dont l’a fait Villepin. Cela n’a rien à voir avec la manifestation d’une désapprobation ou d’un désaccord.
La légitimité principale d’un gouvernement dans le cadre de nos institutions, c’est précisément de gouverner dans le respect des principes de ces institutions, auxquelles nous souscrivons lorsque nous nous disons citoyens de ce pays. Cela signifie que nous acceptons pendant un certain mandat qu’un projet politique soit mené à bien par le groupe politique qui a obtenu la majorité lors des précédentes élections, et dans la mesure où ce projet politique est conforme à la loi que nous nous sommes donnée. Pour éviter qu’il y ait un trop grand décalage entre l’opinion des citoyens et le pouvoir en place, nous avons réduit le mandat présidentiel à la durée du mandat de l’assemblée législative. Cela a été fait précisément dans le but de laisser un gouvernement gouverner, tant qu’il dispose de la confiance de l’assemblée, même si sa manière de gouverner ne représente pas nos choix politiques, tant qu’on reste dans un cadre conforme à l’esprit de la Constitution. Si ces choix s’avèrent être mauvais, ou tout simplement ne pas convenir au peuple dans son ensemble, il reste toujours une élection démocratique*, pour le coup fort proche (en 2007), pour changer de cap, révoquer ce projet, mettre en application un autre, avec une autre majorité. Encore faut-il pour cela que des alternatives concrètes soient proposées par les groupes politiques en opposition à la politique actuelle…
Or, alimenter non pas la manifestation du mécontentement, mais la pression faite pour le retrait du projet de loi actuel, revient en fait pour l’opposition à fragiliser ses propres perspectives de gouvernement futur, puisque accorder une légitimité excessive à un type de contestation moins démocratique que celle offerte par les institutions présentes. Ce qui m’agace en outre dans ce type de pression pour le retrait, c’est qu’elle ne s’accompagne le plus souvent d’aucune réforme alternative réaliste visible et pouvant faire l’objet d’un consensus entre les manifestants, d’aucun véritable « Plan B » (comme lors du Non au Traité constitutionnel européen).
Si l’on n’attaque pas la question du chômage, et en particulier celle du chômage des jeunes à partir de celle des contrats d’embauche, il n’y a à mon sens qu’une alternative vraiment sérieuse, qui consiste à revoir radicalement le système des qualifications par l’éducation. Cela reviendrait à réorganiser radicalement le système éducatif aussi bien au niveau secondaire que dans le supérieur, et en particulier dans l’université, véritable usine à chômage, afin de revaloriser les diplômes, de hausser la qualité de l’enseignement en imposant une sélection dès l’entrée dans le supérieur, d’adapter l’enseignement supérieur à la formation professionnelle, bref il faudrait complètement repenser ce qu’on appelle hypocritement « la démocratisation de l’enseignement » et qui est en fait une machine à inégalités déguisées, une duperie. Or, le problème c’est que cette refonte de la dite « démocratisation de l’enseignement » impliquerait entre autre de grandement limiter le pouvoir des syndicats enseignants et étudiants dans la société. Aucun parti politique aujourd’hui n’ose vraiment entamer un tel chantier… ni même le proposer comme un programme électoral qu’il compterait mettre en œuvre, parce qu’il craint d’abord et avant le pouvoir de mobilisation de ces corps intermédiaires – et ceux-ci ne voudront pas abandonner leur pouvoir de pression, quitte à perpétuer l’hypocrisie d’un système dont tout le monde peut observer les très graves failles.
Je ne suis pas spécialement pour la réforme du CPE, mais je suis pour un système politique, si imparfait qu’il soit, où ce sont néanmoins les institutions politiques légitimées par l’esprit d’une véritable constitution affirmant la souveraineté du peuple dans son ensemble, qui gouvernent. A faire pression pour le retrait du CPE, on renforce encore le pouvoir de corps intermédiaires dont la légitimité démocratique et la représentativité restent nettement moindres que celles d’un gouvernement nommé par un Président élu, en accord avec une assemblée parlementaire élue. Et de ce fait, on rend encore plus improbable la politique alternative de réforme de l’éducation nationale, pourtant bien plus essentielle que ce CPE, dont les effets seront dans un sens ou dans l’autre assez limités.

*Je n’ignore pas qu’il y a derrière ce débat un autre, plus profond, qui concerne aujourd’hui l’accord entre nos institutions politiques et les contradictions de la société. Qu’est-ce qui notamment garantit aujourd’hui que nos institutions sont bien démocratiques, plutôt que bloquées, de sorte qu’une très large partie de la population éprouve l’incapacité de trouver dans les partis susceptibles de gouverner une représentation satisfaisante de leurs aspirations ? Est-ce que véritablement le système de l’alternance politique tel qu’il est rendu possible par nos institutions ne favorise pas de manière générale quand même la domination économique et sociale d’une partie favorisée de la population sur une autre démunie, et en complète perte de repères quant à sa propre identité, son sens ? Je tiens en réserve pour l’instant mes réflexions sur l’état de nos institutions, et sur l’éventuelle question d’une nouvelle Constitution… Mais j’essaie dès à présent de leur donner forme...

mardi, mars 14, 2006

Pensée de Pascal

Les blogs manifestent encore trop d'ordre pour laisser advenir le véritable travail de recollection du sens. Ils datent chaque réflexion, l'inscrivent trop évidemment dans un cadre référentiel. Mais on peut tricher avec cette référence. Après tout, la date de parution converge-t-elle forcément avec la date d'écriture? L'ordre apparent, la chronologie sont-ils si inflexibles? Et y a-t-il toujours une même personne derrière ces mots derrière ce moi? Je tricherai peut-être. Devinez!


Pyrr.

J’écrirai ici mes pensées sans ordre et non pas peut-être dans une confusion sans dessein. C’est le véritable ordre et qui marquera toujours mon objet par le désordre même.

Je ferais trop d’honneur à mon sujet si je le traitais avec ordre puisque je veux montrer qu’il en est incapable.

A quoi sert la philosophie?

Ma grand-mère, la plus ou la moins âgée des deux (nul ne sait car ses papiers furent trafiqués pendant la guerre), me demandait il y a fort peu, pendant le visionnage d'une - comme souvent - brillante et claire émission culturelle à la télévision, sur une cassette où elle l'avait enregistrée, à quoi pouvait bien servir la philosophie aujourd'hui. Les réponses dans l'émission lui avaient paru si confuses qu'elle en perdait presque son polonais, et qu'elle se sentait le besoin momentané d'en couper le son pour m'écouter. La réponse ne me parut pas si complexe, au moins à un niveau individuel; au-delà du plaisir qu'occasione sa pratique, n'est-elle pas ce qui nous permet d'être nous-même, de nous aimer, quand toute vie en société menace de nous aliéner à notre être, quand chacun, incapable d'affirmer pour lui-même le sens de son existence, tente de se faire le maître de chaque autre pour couvrir son non-sens, et asservir les autres à sa propre servitude, à sa propre misère? Qu'est-ce qui peut mieux que la philosophie nous défendre de n'être plus nous-même, de ne plus nous aimer, d'à tout prix travestir l'affirmation du sens ou du non-sens en un dogme impie? "Babila, lui dis-je, car ainsi l'appellé-je depuis l'âge tendre, au fond la philosophie ça sert à limiter le pouvoir des idéologies, et plus que tout, des idéologies religieuses". Ce beau discours lui plut, et elle put avec le sourire remettre le son et écouter la suite de l'émission. Moi-même, je ne savais plus bien où j'étais.

Scène de la vie ordinaire

Comme j’aperçus et tentai d’esquiver, au comptoir du Pantalon, ce clochard aux allures de sorbonnard, celui-ci, qui alors semblait s’absorber, muni de son cigare éteint et des pages d’un bloc-notes, dans une transe scripturale, comme si, rompu à des pratiques divinatoires, et jouant de la cendre du cigare comme de l’empreinte du fusain, il renouait avec la joie des premières écritures, celui-ci donc, sans doute indisposé dans son art par la sensation soudainement tactile d’un chahut qui lui était devenu indifférent, ainsi bousculé, élevant légèrement de sa main son pinceau cendreux, se tourna vers nous, et, ivrogne contrit d’ennui, sans doute pour la même raison enjoué, par une intervention d’oracle, en interrompant le cours ordinaire de notre conversation, il teinta cette dernière d’une résonance insoupçonnée, quoique parfaitement hors de propos : « 'avais un ami qu'était poète qu’ y disait ; 'en ai marre de vivre qu’ y disait, et j'suis vivant ; et maintenant il est mort ».

Fumer

D’aventure, quelque jour où mon esprit peinait à m’apparaître encore, tant il semblait épars, exproprié, vaporisé, un quidam me héla, et me pressa sitôt de lui offrir une cigarette, friandise qu’il m’aurait volontiers payée si liquidité lui avait moins cruellement fait défaut. Tenant cependant à me rétribuer d’avance de la faveur que je devais, selon lui, m’apprêter à lui accorder, tout déguenillé, il s’enquit de mon âme, et s’offrit de la divertir, ôtant son étrange couvre-chef, et dévoilant un crâne imparfaitement chauve… un petit spectacle, dont il devait me faire grâce, pour compenser la privation qu’il souffrait déjà de m’infliger en mendiant cette cigarette. Je tentai de l’arrêter avant qu’il ne commençât, lui indiquant que je pouvais me passer de cette diversion pour lui faire don.

L’air étrangement déçu, il posa par terre son chapeau, et entama un pathétique numéro de danse. Il agitait bras et jambes en tous sens, de plus en plus vite, tel un pantin tentant convulsivement de se défaire des cordes qui l’animent, de sorte qu’incapable de reprendre le contrôle de ses membres aux fils du marionnettiste, il semblait bientôt ne bouger que pour empêcher cette manipulation, s’extraire du jeu qu’une force occulte, hors de son emprise lui enjoignait d’accomplir en agitant d’invisibles ficelles. Numéro pathétique donc, mais dont le quidam semblait peiner à sortir, comme si maintenant ses gestes signalaient une sorte de crise épileptique, une transe dont ce curieux drille avait effectivement perdu la maîtrise, avec cette particularité cependant que, se mouvant en toutes directions, il semblait se heurter constamment aux barreaux, aux limites d’une cage à mon œil restée invisible, ou encore s’efforcer de se défaire d’une camisole en se désarticulant, le tout sans une plainte, sans un bruit.

D’abord enjoué, et même agréablement diverti de ce spectacle, je sentais une gêne croissante m’envahir, une inquiétude s’emparer de moi, et d’un coup lui ordonnai de cesser – sans succès. Répétitions de mon injonction, plus brutales, plus vives, plus rapides, toujours en vain. Je n’en voulais décidément plus de son troc. Son agitation gagnait en saccades, à mesure que ma voix se faisait plus révulsive, moins contrôlée, machinalement horrifiée : reconnaissais-je encore mon homme si agité et défait de son chef ? Et ce silence… Incertain, je m’apprêtais maintenant à le contenir physiquement, comptant sur ma force herculéenne pour resserrer cette camisole avec laquelle son corps méconnaissable semblait se débattre au-delà de toute conscience. Le contenir, un rôle pour me convenir ! Les badauds qui d’abord passaient leur chemin croyant à quelque farce de cirque, s’amassaient maintenant, intrigués, la main dans la poche ou la pièce à la main, ne sachant que faire avant la fin du spectacle. Etait-ce une affaire de trafiquants ou du théâtre de rue ? Fallait-il payer ? Fallait-il appeler la police ? À tout le moins se rincer l’œil.

Mes bras passés derrière lui autour des siens, les mains fortement appuyées sur sa nuque, je tenais mon quidam, mais, sans qu’il manifestât particulièrement une volonté de me résister, il poursuivait ses mouvements absurdes, se dégageait presque, s’ébattant, et silencieux. Il m’irritait profondément. Je voulais maintenant le frapper. Son inconscience, son mutisme m’exaspéraient par-dessus tout. Il fallait l’immobiliser une bonne fois pour toutes. Le tuer peut-être.

La curiosité des badauds s’amplifiait, ils jetaient leurs pièces dans le chapeau, certains applaudissaient devant notre drôle de numéro de pugilat, quand d’autres, l’air plus perplexe, tapotaient bizarrement de leurs extrémités boudinées sur leurs téléphones portables. Ce dernier geste ne laissait pas de m’interpeller, alors que j’étalais la gueule de mon bonhomme sur le macadam, et que ces gens ne paraissaient communiquer au même moment avec personne. Chaque taloche dans ses burnes était maintenant accompagnée d’une délirante et mécanique liesse de « Olé ! », quand mon pantin, brutalisé, continuait sa pantomime. Je pensais maintenant que, comme moi, tous ces gens autour n’avaient pour toute hâte que de voir enfin cesser l’agitation effrayante du clown, ou bien de l’entendre dire un mot, ou laisser échapper un cri, un râle ; mais leur hilarité tenait sans doute au contraire à ce silence qui m’insupportait. Un mot, un signe, et ça redevenait banal, ennuyeux… on aurait peut-être même dû appeler les flics, utiliser vraiment son portable, faire quelque chose… quelle merde !

Je le cognais donc davantage et ils applaudissaient plus fort, jetant de nouvelles pièces, acclamant chacune des roustes que j’infligeais à ce connard désarticulé. Et le spectacle continuait, je sentais grandir en moi la passion de l’acteur, celle d’incarner parfaitement mon rôle, mais aussi l’envie d’être le vrai protagoniste, et je frappais, frappais, l’autre se dégingandant toujours davantage, bras et jambes cassés, dents éclatées, le visage de partout tuméfié, pissant le sang par tous les pores à force de se faire aplatir la gueule au sol. Le défigurer – absolument. Le massacrer. Lui broyer les couilles – et l’entendre. Qu’il mugisse comme un porc qu’on étripe ou un veau qu’on châtre. Qu’il pense, qu’il parle, l’animal ! Mais ses convulsions restaient enrobées d’un tarissement impénétrable. Un cri, un cri, et j’aurais tout arrêté. J’aurais repris la main sur le spectacle, me disais-je, l’étranglant de mes deux mains, et lui éclatant la nuque d’une batterie de coups secs contre un réverbère. Et puis, il la voulait sa cigarette, oui ou merde ? S’il la voulait, il fallait bien qu’il arrête son cirque. Comment voulait-il, ce con, que je lui donne quelque chose en retour, sans interrompre ce numéro insensé ? Peut-être les badauds s’en chargeraient-ils à ma place ? Il fallait profiter de leur présence. Je hurlais donc en même temps, scandant ce leitmotiv frénétiquement, à mesure que j’accélérais la cadence de mes coups, et qu’il accélérait le rythme de ses convulsions, en silence : « Donnez à l’artiste, saluez l’artiste ! ».

L’espace d’un instant pourtant, sans que le tumulte autour ne cessât, ou que le silence de cet imbécile ne se rompît, je m’aperçus qu’il ne remuait plus de lui-même. Silence encore, au creux de la foule hurlante. C’étaient mes seules mains qui l’agitaient encore, et ne pouvaient s’empêcher à leur tour d’animer sa dépouille, de la battre. Les badauds hilares, enthousiastes ou perplexes, ne prenaient manifestement pas garde à ma soudaine stupeur, à ce qui devenait à présent mon silence, et ils continuaient à jeter des pièces ou à tripoter leurs téléphones. Qu’attendaient-ils encore, ces débiles ? Ils n’avaient donc pas compris ? Tout cela n’était-il qu’un grossier malentendu ? Que faire pour que tout cesse ? Du reste, continuant à cogner la dépouille, et donc à suffisamment la remuer pour lui donner une apparence d’âme, je ne les aidais pas vraiment à s’apercevoir que c’était fini, qu’il y avait eu supercherie, que je n’y étais pour rien dans cette affaire, quand ils m’applaudissaient encore.

D’un suprême effort, j’interrompis cependant les coups, trouvai un petit paquet de kleenex pour m’essuyer, sortis mon briquet et cherchai mes cigarettes. Mon drille, plus que mal en point, si insensé, m’avait finalement assez diverti, et, du reste, mes pensées ne s’égaraient plus. Revenant à moi-même, je me rappelai d’un coup : « je n’ai pas de cigarettes ». « On s’est bien foutu de ma gueule », m’écriais-je ! Le spectacle fini, il était bien temps de s’en griller une. Mais j’allais pas leur en demander une à eux, maintenant ! J’avais déjà fait mon cirque, et je commençais à comprendre ce qu’il en coûtait de vouloir une clope dans ce pays. Et puis comment aurais-je su, s’ils en avaient ? Le spectacle était fini, et pourtant aucun ne semblait s’apprêter à fumer. Rien au bec non plus, je fis mine de m’en allumer une avec mon briquet. Sur ce, la foule explosa de rire.