Faut-il supprimer un contrat de merde aujourd'hui?
A quoi j’ajouterai que personnellement je ne crois pas que cette réforme du CPE soit à elle seule en mesure de changer de façon significative sur le long terme l’emploi des jeunes. Je veux dire par là que ce contrat précarisera en fait assez peu les jeunes par rapport à maintenant : le CPE fera en fait dans une bonne mesure « double emploi » avec les CDD multipliés pendant 18 mois pour déboucher ou ne pas déboucher sur un CDI, sauf qu’il simplifiera un peu de paperasserie de l’entreprise ; pour les jobs vraiment précaires et où le salarié est une main-d’œuvre qui n’a pas besoin d’être expérimentée et qui est jetable, les stages seront de toute façon un système bien plus bon marché et qu’elles ne sont pas prêtes de changer. Dans certains cas, des entreprises seront plus enclines à embaucher directement sur ce type de contrat parce qu’il ouvre la perspective d’une formation à long terme de son personnel et sans risque majeur pour elle. Dans d’autres, cette embauche donnera lieu à des abus… c’est certain.
Certains justifieront ce contrat en disant qu’il est néanmoins une étape essentielle pour le pays dans la prise de conscience de son retard en matière de législation sur le droit du travail dans un monde où la flexibilité des marchés commande l’économie et la mobilité des sociétés, et donc un moment symbolique important pour dé-scléroser une société française où l’ascenseur social est en panne, les discriminations en tout genre bien plus fortes que dans nombres de pays étiquetés « libéraux », et le chômage tellement haut que non seulement la fracture entre la partie pauvre de la société et la partie riche est plus importante encore que dans les « sociétés libérales » dites de type « anglo-saxon », mais qu’en outre il s’agit d’une pauvreté qui au lieu de contribuer par son activité à la croissance de l’économie nationale, coûte extrêmement cher à l’État et discrédite progressivement la valeur du travail aux yeux de l’ensemble de la société : « Pourquoi chercher un boulot de merde, ou être obligé comme en Angleterre de cumuler deux emplois pour survivre péniblement, alors que j’y arrive aussi bien en cumulant RMI, allocs, et petits boulots au noir ? » Ou encore, plus vraisemblablement : « Pourquoi perdrais-je finalement toute mon énergie à chercher du boulot, quand je sais qu’on ne m’en proposera très probablement pas, et que c’est si dur ? » Il y aurait même selon les défenseurs de cette hypothèse, l’idée, qu’en débloquant par une libéralisation des marchés certaines des scléroses de la société, à l’inverse de ce qu’on croit ordinairement en disant que la mondialisation triomphe de la valeur du politique, le politique serait réaffirmé vigoureusement comme valeur.
Je ne juge nullement cette dernière hypothèse absurde, même si elle ne correspond pas exactement à mon analyse, et risque rapidement de confiner à l’idéologie. Quand bien même je la partagerais d’ailleurs, il n’y aurait pas de relation de conséquence suffisante entre cette doctrine politique et la mesure tactique du CPE, pour que je souscrive forcément au second. J’aurais même des raisons d’être contre, puisque, comme je l’ai déjà indiqué, le CPE constitue une forme de discrimination qui n’ira pas de soi, au regard même des institutions.
Et pourtant, sans souscrire à cette doctrine, tout en considérant que le CPE est plutôt un mauvais projet, que Villepin a eu grand tort de faire passer ce texte de la manière dont il l’a fait passer, en voulant marquer toute son autorité… je juge que les manifestants, ou plutôt non, parmi les manifestants ceux qui exigent le retrait du CPE ont tort, et qu’à présent aussi, Villepin ou Chirac auraient tort de céder sur ce projet. Ce n’est pas parce que je soutiens ce contrat, mais parce que j’estime qu’exiger le retrait d’un projet de loi en faisant pression par blocage est bien moins conforme à l’esprit d’institutions démocratiques que le faire passer à la manière – même brutale – dont l’a fait Villepin. Cela n’a rien à voir avec la manifestation d’une désapprobation ou d’un désaccord.
La légitimité principale d’un gouvernement dans le cadre de nos institutions, c’est précisément de gouverner dans le respect des principes de ces institutions, auxquelles nous souscrivons lorsque nous nous disons citoyens de ce pays. Cela signifie que nous acceptons pendant un certain mandat qu’un projet politique soit mené à bien par le groupe politique qui a obtenu la majorité lors des précédentes élections, et dans la mesure où ce projet politique est conforme à la loi que nous nous sommes donnée. Pour éviter qu’il y ait un trop grand décalage entre l’opinion des citoyens et le pouvoir en place, nous avons réduit le mandat présidentiel à la durée du mandat de l’assemblée législative. Cela a été fait précisément dans le but de laisser un gouvernement gouverner, tant qu’il dispose de la confiance de l’assemblée, même si sa manière de gouverner ne représente pas nos choix politiques, tant qu’on reste dans un cadre conforme à l’esprit de la Constitution. Si ces choix s’avèrent être mauvais, ou tout simplement ne pas convenir au peuple dans son ensemble, il reste toujours une élection démocratique*, pour le coup fort proche (en 2007), pour changer de cap, révoquer ce projet, mettre en application un autre, avec une autre majorité. Encore faut-il pour cela que des alternatives concrètes soient proposées par les groupes politiques en opposition à la politique actuelle…
Or, alimenter non pas la manifestation du mécontentement, mais la pression faite pour le retrait du projet de loi actuel, revient en fait pour l’opposition à fragiliser ses propres perspectives de gouvernement futur, puisque accorder une légitimité excessive à un type de contestation moins démocratique que celle offerte par les institutions présentes. Ce qui m’agace en outre dans ce type de pression pour le retrait, c’est qu’elle ne s’accompagne le plus souvent d’aucune réforme alternative réaliste visible et pouvant faire l’objet d’un consensus entre les manifestants, d’aucun véritable « Plan B » (comme lors du Non au Traité constitutionnel européen).
Si l’on n’attaque pas la question du chômage, et en particulier celle du chômage des jeunes à partir de celle des contrats d’embauche, il n’y a à mon sens qu’une alternative vraiment sérieuse, qui consiste à revoir radicalement le système des qualifications par l’éducation. Cela reviendrait à réorganiser radicalement le système éducatif aussi bien au niveau secondaire que dans le supérieur, et en particulier dans l’université, véritable usine à chômage, afin de revaloriser les diplômes, de hausser la qualité de l’enseignement en imposant une sélection dès l’entrée dans le supérieur, d’adapter l’enseignement supérieur à la formation professionnelle, bref il faudrait complètement repenser ce qu’on appelle hypocritement « la démocratisation de l’enseignement » et qui est en fait une machine à inégalités déguisées, une duperie. Or, le problème c’est que cette refonte de la dite « démocratisation de l’enseignement » impliquerait entre autre de grandement limiter le pouvoir des syndicats enseignants et étudiants dans la société. Aucun parti politique aujourd’hui n’ose vraiment entamer un tel chantier… ni même le proposer comme un programme électoral qu’il compterait mettre en œuvre, parce qu’il craint d’abord et avant le pouvoir de mobilisation de ces corps intermédiaires – et ceux-ci ne voudront pas abandonner leur pouvoir de pression, quitte à perpétuer l’hypocrisie d’un système dont tout le monde peut observer les très graves failles.
Je ne suis pas spécialement pour la réforme du CPE, mais je suis pour un système politique, si imparfait qu’il soit, où ce sont néanmoins les institutions politiques légitimées par l’esprit d’une véritable constitution affirmant la souveraineté du peuple dans son ensemble, qui gouvernent. A faire pression pour le retrait du CPE, on renforce encore le pouvoir de corps intermédiaires dont la légitimité démocratique et la représentativité restent nettement moindres que celles d’un gouvernement nommé par un Président élu, en accord avec une assemblée parlementaire élue. Et de ce fait, on rend encore plus improbable la politique alternative de réforme de l’éducation nationale, pourtant bien plus essentielle que ce CPE, dont les effets seront dans un sens ou dans l’autre assez limités.
*Je n’ignore pas qu’il y a derrière ce débat un autre, plus profond, qui concerne aujourd’hui l’accord entre nos institutions politiques et les contradictions de la société. Qu’est-ce qui notamment garantit aujourd’hui que nos institutions sont bien démocratiques, plutôt que bloquées, de sorte qu’une très large partie de la population éprouve l’incapacité de trouver dans les partis susceptibles de gouverner une représentation satisfaisante de leurs aspirations ? Est-ce que véritablement le système de l’alternance politique tel qu’il est rendu possible par nos institutions ne favorise pas de manière générale quand même la domination économique et sociale d’une partie favorisée de la population sur une autre démunie, et en complète perte de repères quant à sa propre identité, son sens ? Je tiens en réserve pour l’instant mes réflexions sur l’état de nos institutions, et sur l’éventuelle question d’une nouvelle Constitution… Mais j’essaie dès à présent de leur donner forme...

