jeudi, mars 30, 2006

Le fonctionnement démocratique des AG à Nanterre ? (Suite)

Voici en tout cas le témoignage dont je parle (d’une étudiante de Nanterre) dans le précédent message:

"Je sais que pour la plupart vous n'en avez rien à faire et vous ne vous sentez pas concernés mais c'est important pour nous étudiants en fac...
Je vous écris pour vous demander votre soutien aux étudiants qui se trouvent pris en otage par les manifestations actuelles mais aussi pour vous exposer la réalité de notre situation bien loin de celle que les médias comme à leur habitude déforme.

Je suis étudiante en master de droit des affaires à Paris X_ Nanterre et je suis révoltée face au blocus des universités.

Premièrement il faut rétablir la vérité, la majorité des étudiants sont contre ce blocus sauf que nous subissons des menaces et des intimidations alors peu d'entre nous osent prendre la parole. De plus, les médias font preuve d'une véritable manipulation dans leurs reportages et oublient bien souvent de mentionner les moyens totalement anti-démocratiques utilisés par ces manifestants.

Tout d'abord, les assemblées générales qui ont été diffusées à la télévision ne sont qu'une mascarade : ainsi lorsque le résultat d'une première AG avait donné le non au blocus majoritaire, dès le lendemain une seconde AG éait organisée par une minorité de manifestants pour revoter illégitimement le blocus, ne respectant pas la décision des étudiants. Enfin l'AG réunissant le plus grand nombre d'étudiants jeudi dernier était un véritable scandale: nous étions majoritaires contre le blocus alors ils nous ont d'abord imposé 3 heures de faux débats ( temps de parole inégal et les intervenants autorisés étaient à 90% leurs partisans). Ils ont mené une véritable propagande anti-gouvernementale bien loin du problème du CPE et énoncé des abérrations telles que le CPE facilite le licenciement des femmes enceintes et permet de licencier pour une tenue vestimentaire non conforme en dehors des horaires de travail... Le problème c'est que la plupart des jeunes (non juristes) le prenne pour parole d'évangile!!! D'autre part pendant cette assemblée la sécurité laisse des individus circuler avec des foulards cachant leurs visages et manifestement menaçants. Enfin le vote s'effectue à main levée avec des gens qui pour la plupart ne sont absolument pas étudiants mais des syndicalistes ou autres appelés en renfort: nous étions 2000, seulement 750 ont voté pour le blocus et ils ont quand même déclaré que nous avions perdu!!!

Mais le plus grave ce sont les intimidations et la violence de ces gens que les médias ne dénoncent pas: jeudi et vendredi lorsque des étudiants ont voulu entrer dans leur faculté des bagarres ont éclaté à coups de barres de fer, une jeune fille a été poussée dans les escaliers par des représentants de l'Unef et a été sérieusement blessée mais là encore personne ne dit rien ou ne se scandalise: non toute cette violence est légitimée par le droit de grève?!!!

Enfin lorsque les manifestants étaient minoritaires face aux vrais étudiants qui voulaient accéder aux cours, ils ont fait appel à des lycéens de nanterre arrivant en masse et criant. Ces jeunes n'étaient là que pour nous intimider et n'ont trouvé rien de mieux que de se prendre en photo avec leurs portables devant l'université en nous narguant et chahutant démontrant leurs réelles motivations!!!

C'est donc un appel à l'aide que je vous adresse pour les vrais étudiants qui veulent que leur droit à l'éducation et celui de ne pas faire grève soient respectés. Les dirigeants de notre université étant démissionnaires et les médias refusant de prendre en compte notre témoignage, je vous sollicite donc pour nous aider à rétablir la vérité et pour que l'Université française redevienne un lieu où les libertés individuelles peuvent s'exercer loin des propagandes et de la violence.

Je vous remercie de votre attention et d'essayer de diffuser au maximum
ce message.

Sophie "

Le fonctionnement démocratique des AG à Nanterre ?

Je recopie ci-dessus un témoignage qui donne une idée différente de ce que peut être l’ambiance de certaines AG dans les universités… et de leur fonctionnement démocratique…

Bien sûr, ce témoignage peut être pris avec des pincettes, et il n’est pas lieu de dire que tous ceux qui souhaitent organiser des AG ne le font pas avec un réel esprit démocratique… mais j’ai tendance à accorder un certain crédit, quand je le mets en parallèle avec d’autres courriels que je reçois, dont celui d’un militant anti-CPE, étudiant de Masters en Sociologie à l’EHESS. Ce dernier texte hallucinant donne une idée du tissu idéologique sur lequel repose une bonne part du caractère « spectaculaire » du mouvement, mais il est trop long pour que je le poste ici. Je le mettrai en ligne et ouvrirai bientôt un lien. Vous pourrez voir comme c’est édifiant, et combien le pays est bien barré si les idéologues de l’espèce de cet étudiant sont nombreux à accéder aux postes de recherche et d’enseignement en sciences sociales... Bienvenues sont dans son texte les comparaisons entre la lutte anti-CPE et les occupations ouvrières de 1905 en Russie, ou les Soviets de 1917 !!!

Un texte à chier

Un jeune homme cite dans un forum l'article péteux de Louis Skorecki dans Libé, pour susciter une réaction:

"Alors ? Qui est l'objet petit «a», Godard ou moi ? Il sait toujours où commencent et finissent les choses, même s'il le sait moins bien. D'une certaine manière il le sait pour toujours, même si ses films ne font que prouver à chaque fois qu'ils sont des sous-films. Mieux vaut être un sous-film qu'une paire de chaussettes, pense Godard. Les cow-boys pédés, les acteurs grimés en écrivains, les bronzés, les pingouins, ça tient plutôt de la paire de chaussettes que du cinéma. Ça, Godard le sait. Il le sait mieux que tout le monde. Mieux que moi ? Evidemment. C'est pourtant moi, l'objet «a», depuis six ou sept ans. C'est juste que je me tiens au dehors, que je parle du dehors et que Godard, malgré ses géniales imprécations à propos des «professionnels de la profession», ne sait plus se tenir qu'au dedans. Il parle du dedans, malgré son génie de l'intervention, mais sa parole ne vient pas du dehors, comme la mienne. Ça, il ne sait plus le faire. Il voudrait bien mais il ne sait plus. Il a oublié. Moi, j'ai tout oublié mais je sais encore faire ça. Je ne sais même faire que ça. Faire l'objet petit «a», c'est plus facile à dire qu'à faire. Je ne me force pas, je ne fais même pas exprès. Godard m'envie ça. Comment je le sais ? Il me l'a dit."

http://www.liberation.fr/page.php?Article=369461

Il me vient immanquablement l’envie en le lisant de justifier mon usage de ce joli mot de la langue française : « péteux ». Ou encore d’une autre expression, que j’emprunte au vulgaire : « un texte à chier ».

Je m’explique.

Ce texte est un bon exemple pour montrer comment une idée simple et peu originale peut être exprimée de façon très alambiquée, pour se donner le masque de l'ésotérisme et de la profondeur. Si la post-modernité a pour souhait de se délester de la substance du discours, ce texte parvient à sa fin. En ce qui me concerne, l'accumulation de toutes ces références figuratives, et de toutes ces très lâches associations d'idées produit son effet immanquablement: le texte n'est effectivement pas susceptible d'être identifié, assimilé, même lentement.

Il résiste à toute digestion, c’est-à-dire ici à toute transformation de son contenu en quelque chose de nourrissant, d’énergisant. Il n’est en même temps pas suffisamment fort ou inconnu pour provoquer dans le corps une réaction de violent rejet, une intoxication alimentaire. Le corps n’a rien de mieux pour l’évacuer, presque inchangé, que son gros intestin.

Mais je ne me permettrais pas ici de faire de mon appareil digestif une norme pour l’humanité. Je la sais si diverse. Quelqu’un aurait-il une pilule pour transformer les réflexes coutumiers de mon estomac quand je lui offre pareils aliments ?

P.S : On remarquera encore comment ce genre de texte qui se prétend souvent incarner une pensée libertaire et résistante fonctionne en fait en tout point de manière agressive et tyrannique – comment elle tente par la multiplication des stratagèmes à dicter ce qu’il faut penser (par exemple dans l’allusion aux « cowboys pédés » de Brokeback Mountain).

dimanche, mars 26, 2006

La contradiction explicite du modèle théologique individualiste.

La libéralité de l’individualisme produit un besoin extrêmement fort de normes, mais en même temps, de par la contradiction qu’il y a dans l’individu comme norme sociale, aucune de ces normes, affirmées de manière immédiate, brutale, « moderne », ne parvient aisément à s’imposer sur toutes les autres. Il y a un fond de conflit permanent des valeurs, et parmi ces valeurs celles inspirées par la nostalgie de la stabilité. C’est une situation qui ressemble beaucoup à l’idée de la démocratie qu’affirmait dans l’Antiquité, avant l’exécution de Socrate, Protagoras, faisant de la contradiction des opinions la donne anthropologique fondamentale, et de l’irréductibilité absolue de cette contradiction[1] le principe de l’organisation politique de la société. Ce n’est pas alors un éclatement des liens sociaux, mais les liens sociaux sont maintenant commandés par un type particulier de contradiction : l’individu comme valeur première rend explicite la contradiction du modèle théologique autour duquel s’organise la société (alors que le modèle théologique ordinaire, non moins contradictoire et exclusif, et aux conséquences normatives dramatiques pour l’individu, interdisait l’expression de sa contradiction).

Parce que la contradiction du modèle théologique est affirmée dans l’individu comme valeur sociale, il devient plus difficile pour un modèle théologique particulier de dominer la diversité des autres, pour ton Dieu d’être mon Dieu – en même temps que le désir de soumission à une valeur théologique, à un Dieu, à une identité enfin retrouvée comme naturelle, à l’absolument immédiat, se renforce à l’extrême. L’angoisse de chacun est de se soustraire à l’instabilité et la contradiction propres à cette dialectique de l’individu comme norme sociale. Il faut choisir une valeur, un Dieu, une identité, une étiquette, coûte que coûte, même si l’on n’a encore aucunement appris à se connaître soi-même. Aujourd’hui, à 14 ans, attiré par un adolescent du même sexe, on est immédiatement gay ; on a sa paroisse.

[1] Pour Protagoras, contredire sa thèse selon laquelle sur tout sujet il existe deux opinions contradictoires, c’est encore la valider… Paradoxe que Platon et Aristote pour refonder la norme du politique, et réévaluer la norme de l’anthropologie à l’aune de la philosophie, se sont prioritairement attachés à réfuter (voir notamment le livre Gamma de la Métaphysique d’Aristote).

L’individualisme et l’omniprésence d’une norme théologique contradictoire.

Vouloir faire de l’individu la norme sociale censée se substituer aux valeurs théologiques qui ont tendu à régler les sociétés avant l’avènement et le développement de la logique des démocraties modernes revient donc certes à libérer l’individu des contraintes arbitraires et aliénantes qui caractérisaient le « contrat de dupes », mais cela introduit aussi peut-être une réduction de l’individu d’un côté aux rôles de consommateur insatiable et de marchandise soumise à étiquetage, et de l’autre à un rapport foncièrement haineux à autrui, celui au regard duquel je ne serai jamais individu et chercherai toujours à l’être – celui au regard duquel je me vois comme consommateur insatiable et marchandise étiquetée… Le processus peut se complexifier encore puisque, par réciprocité, autrui risque de devenir à mes yeux ce que j’ai la hantise de devenir pour lui, à savoir ce consommateur et cette marchandise ; mais cette égalisation objective entre lui et moi ne change rien à l’omniprésence du regard qui en moi me voit et me juge… L’individu, ainsi érigé en norme sociale, est devenu secrètement une menace extrêmement sérieuse pour les individualités – avec cette différence essentielle par rapport aux systèmes antérieurs qu’en même temps la légalité ici a plus que considérablement élargi le champ des possibilités et des libertés pour tous les individus (en particulier en ce qui concerne la liberté absolue d’exprimer sa pensée). Il n’est pas difficile de constater non plus alors que dans ces conditions la figure de l’autorité (certains disent le « Père », d’autres « Dieu ») tend à s’effacer sans complètement disparaître, puisque, logiquement, cette autorité n’est plus placée dans une valeur extérieure à chaque individu, mais dans celle, contradictoire et vouée à l’échec, pour chaque individu d’être individu.

L’économie de l’individu.

La valeur « individu » de la dite société démocratique produit nécessairement avec le besoin de chaque individu de se reconnaître ultimement comme « individu différent » une économie liée au type particulier de consommation de cette société, qui joue sur le renouvellement incessant des besoins de différenciation de l’individu, donc le renouvellement constant de la marque, du design, de l’étiquette. L’identité de l’individu est devenue en fait une marchandise consommable, pour autant qu’on dispose de suffisamment de liquidité monétaire. Tenter de substituer l’individu comme « norme sans norme » aux normes théologiques antérieures produit en fait une réorganisation des représentations de soi dans la société suivant une logique de marchandise. Elle tend à réduire l’individu, en en faisant la valeur dans laquelle chacun doit se reconnaître, à un consommateur insatiable. Soit le marché reste instable, et malgré son insatiabilité l’individu n’est pas menacé dans sa « liberté », au sens où tant que sa différence ne manifeste quelque chose de profondément contraire à la logique même de cette société de consommation, il n’est plus représenté comme « anormal » et plus directement menacé ; soit le marché se stabilise autour de quelques « valeurs phares », et il est toujours possible pour l’individu qui ne se conforme pas à ces valeurs majoritaires, de se conformer à des valeurs minoritaires. La force d’un tel système est dans sa libéralité, c’est-à-dire dans le fait qu’il parvient, tant que le principe de la différence et de la liberté individuelle est affirmé, à permettre à la plus large communauté possible de trouver des représentations dans la société ; la faiblesse en même temps c’est que ce principe tend à diffracter et déstabiliser toutes ces représentations, à les rendre périmées, consommées – à hanter le rapport à soi du regard absolu d’autrui auquel je dois prouver ma différence, mon individualité, d’un autrui que je hais de ne pouvoir être individuel à ses yeux.

Après, s’il n’est pas évident de savoir si c’est la valorisation sociale de l’individu qui a produit la logique de consommation de l’économie actuelle, ou au contraire la transformation des structures économiques et le développement des technologies qui ont favorisé l’essor de l’individu comme valeur sociale, il est en revanche indéniable aujourd’hui de constater qu’il est vital à la logique de l’économie moderne de faire de l’individu la valeur suprême, sa dynamique de croissance et de création de besoins reposant avant tout sur la nécessité de produire les marques extérieures de la différence individuelle, de ce qui lui est exclusivement propre, de ses propriétés. Cela ne signifie nullement que l’économie bien sûr repose exclusivement sur ces besoins, car il en existe d’autres qui répondent encore à d’autres logiques (alimentaire par exemple, ou encore militaire, stratégique, sanitaire, médicale etc.), mais que c’est bien la logique qui caractérise en propre le développement de l’économie moderne et le perfectionnement technique de sa production de masse en tous domaines.

L’individu, fondement de la critique de tout contrat de dupe, peut-il être la valeur sur laquelle fonder une société ?

Certains tentent de faire de l’individu la valeur autour de laquelle cette société s’organiserait, mais cette idée se heurte à une multitude de contradictions. (Suite du message ci-dessous).
Tout d’abord, parce que pour faire de l’individu une telle valeur, on est obligé de faire abstraction de toutes les représentations d’identité qui pourraient le normer, soit encore de lui ôter toute qualité autre que sa différence d’avec un autre individu, ce qui revient dialectiquement à produire comme valeur du système l’affirmation la plus pauvre qui soit : la particularité la plus abstraite. De ce fait, paradoxalement à affirmer de cette manière l’individu comme valeur organisatrice de la société, comme substitut à la valeur théologique (« Dieu », la « Nature », la « Nation », l’ « Histoire » etc.), on pose comme norme le contenu le plus pauvre auquel chacun puisse s’identifier : « je suis un individu », c’est-à-dire ce que chacun peut dire indifféremment. Aucun individu ne peut en rester longtemps à la proposition fort pauvre qui vient d’être énoncée, car il faut précisément qu’il singularise le contenu de la proposition « je suis X », où le prédicat X sera nécessairement une détermination générale, une identité représentée, une de ces normes multiples produites par la démocratisation de la société. En même temps, abandonner la proposition qui érige l’individu en valeur suprême de la société, c’est faute d’une transformation bien plus radicale de la logique sociale, risquer de rétablir une valeur théologique au fondement de cette même société. Donc, cette société démocratique doit d’un côté ne cesser d’ériger en valeur suprême la différence individuelle abstraite, et de l’autre côté, voir chaque individu définir son identité en multipliant les étiquettes stéréotypées censées définir sa différence, le particulariser. La différence individuelle devenue le nouveau principe théologique de la société démocratique, en fait, l’obsession de chacun devient de multiplier les étiquettes censées le différencier de tout autre, avec ce problème que chacune de ces étiquettes fonctionnera toujours très vite comme un stéréotype pouvant être approprié par un autre individu. On peut dire que lorsque la différence individuelle se voit être érigée comme norme suprême d’une société démocratique, précisément afin d’éviter autant que possible l’imposition par l’Etat d’aucune norme théologique productrice d’une exclusion injuste pour des individus qui ne s’y conforment pas, l’individu se retrouve logiquement poussé à devenir consommateur d’étiquettes. Comme chaque étiquette risque toujours vite de devenir la propriété d’un autre, et donc rapidement par là de ne plus singulariser l’individu, il faut que l’étiquetage de l’individu se renouvelle constamment, ou soit parfaitement unique, gravée dans la chair indivisible de l’individu, par exemple en devenant tatouage… mais toujours avec cette caractéristique implicite de tout étiquetage, puisque l’individu est devenu norme sociale, à savoir de pouvoir être reconnu immédiatement par autrui, et d’être ainsi encore stéréotypé, reproduit, copié – donc aussi, comme les autres étiquettes, de devenir un effet de mode. Il faut à tout prix de manière instantanée se distinguer de tous tout en étant instantanément identifiable par chacun dans sa différence. C’est maintenant en fait le regard intériorisé d’autrui qui m’oblige à extérioriser par tous les moyens possibles ma différence individuelle, pour qu’il reconnaisse cette différence : cette exigence ne résulte plus en fait de l’individualité de chacun, mais d’une pression sociale devenue générale. Il faut absolument se différencier de tous, c’est là la norme… avec tous les petits paradoxes de ceux qui choisissent de se différencier encore en refusant de se différencier, et en jouant de l’échec de cette dialectique bientôt à bout de souffle, et réappropriée...

Le contrat de dupes qu’occultent les nostalgiques comme Zemmour.

Le contrat de dupes sur lequel reposaient nos sociétés fixait des identités normatives auxquelles chaque individu déviant était tenu de s’adapter sous peine de sanctions plus ou moins violentes, toujours conçues comme le remède à une pathologie, un mal ou une maladie (des sorcières au bûcher à la castration des bougres… voir l’idée actuelle de « société islamique »[1]) – l’adaptation relevant le plus souvent de la dissimulation, la société pouvant se montrer tantôt hypocritement oublieuse des lieux de la dissimulation (surtout quand le mal atteint une partie de la classe dirigeante), et tantôt pour une autre raison prête à chasser ses sorcières, à épurer. Plus le modèle politique symbolisant le pouvoir est libéré du joug théologique, en particulier en ce qui regarde sa puissance exécutive, plus ces épurations se font rares, et plus l’absence de véritable liberté de ceux qui sont représentés par la société comme déviants est un minimum compensée par d’abord davantage de tranquillité et de tolérance, puis surtout la possibilité, dans une société qui se démocratise de revendiquer ses droits, les faire accepter, de trouver, à tout point de vue, une représentation plus juste de soi dans la société… Bien évidemment, il s’agit là de la production de nouvelles normes, en ce sens qu’à la répartition passée des rôles, présentée comme naturelle, on substitue bien de nouvelles identités dans lesquelles on se case, qui nous servent de catégories commodes pour nous décrire rapidement par exemple sur le profil d’un blog. Elles ont le mérite de permettre à l’individu de moins se retrouver représenté et ostracisé au sein de la société comme déviant, car elles sont plus nombreuses que les précédentes identités.

En même temps, ces nouvelles représentations de soi soulèvent une interrogation à laquelle il est impératif de répondre si nous ne voulons nourrir à l’excès la nostalgie zemmouréenne (voir plus bas) d’un pseudo-âge d’or des sociétés démocratiques où l’homme n’était pas émasculé… Si injuste que soit l’organisation de la société suivant les traces d’un modèle théologique comme « la nature », répartissant entre autres les rôles autour d’une supposée différence essentielle entre l’homme et la femme, elle forme un système. Ce système est caractérisé par sa rigidité et sa fixité, mais aussi par une intelligibilité en apparence plus évidente. Dans la société démocratique qui se libère de la duperie du contrat soumis au modèle théologique pour rendre possible un contrat social plus juste, c’est-à-dire qui ne sacrifie pas les libertés individuelles d’une partie de la population constituant l’Etat au nom de valeurs normatives naturalisées par une autre partie (dominante, non forcément majoritaire) de la population, les nouvelles représentations offrent un choix plus large et moins exclusif aux individus pour se reconnaître, mais elles ne s’ordonnent précisément plus autour d’un principe comme la pseudo-nature qui organisait la société auparavant.

Certains tentent de faire de l’individu la valeur autour de laquelle cette société s’organiserait, mais cette idée se heurte à une multitude de contradictions. J'y reviens plus haut...

[1] Je renvoie sur ce point aux paroles d’un imam chiite réputé pour sa modération dans les troubles civils de l’Irak actuel… Parole de sage d’Ali Sistani : « Ces gens [les homosexuels] devraient être tués de la manière la pire et la plus sévère ».
(Source :
http://www.advocate.com/news_detail_ektid28049.asp )

« Où sont les hommes ? » (Patricia Juvet)

On ne peut rien y faire ; cela doit tenir au mouvement des astres : 2006 est l’année du machisme. Mesdames, profitez-en, de grands ouvrages paraissent qui nourrissent la nostalgie de l’époque où le beau sexe, cloisonné, laissait les hommes s’assumer comme hommes. Nos machos de 2006 ne sont plus ceux du XXème ! Il ne s’agit pas de remettre les femmes à leur place, mais de rendre aux hommes la leur ! Pourquoi ? Moins parce que les femmes piqueraient leur place aux hommes, ou perdraient leur identité de femmes, mais parce que les hommes désirent devenir des femmes. Ils se travestissent, deviennent narcissiques, et c’est l’ensemble de la société qui devient impuissante ! Finies alors la souveraineté et l’autorité du politique. La castration est collective, et la décadence inéluctable. C’est l’heure d’une greffe de burnes, et d’une injection de testostérone. Exagération ? À peine…

C’est le thème du livre d’E. Zemmour, Le premier sexe. L’auteur s’attache à décrire moins une victoire de la femme sur l’homme, qu’une incapacité de l’homme moderne à assumer son propre sexe. Les hommes dans nos sociétés seraient devenus des femmes, phénomène responsable de l’affaiblissement du pouvoir politique, de l’autorité de l’Etat, du Père, et allons-y pourquoi pas, de la souveraineté des nations européennes. Les femmes ont moins gagné le phallus, que les hommes n’en auraient perdu le sens et l’usage. Qu’il est loin le temps harmonieux où la virilité était incarnée par un Lino Ventura, maintenant il faut le pamphlet du rachot Zemmour pour tenter de secourir, par le bouche à oreille de la scène médiatique, le sexe qui s’est auto-châtré ! Aujourd’hui, les hommes s’épilent ! Le dur homo a disparu, place aux gays !

Ce diagnostic bien entendu ne prend sens que dès lors qu’on a bien fixé ces identités essentielles qui font l’homme et la femme, et surtout dès lors qu’on a quitté le point de vue qu’un individu peut adopter relativement à ces identités dans lesquelles nos sociétés ont tenté et tentent encore de le faire rentrer.
Pas besoin de se demander non plus si ces identités ne se sont pas construites sur fond de domination oppressive d’une partie de la société sur celles qui n’entraient pas dans cette norme, selon le modèle d’un contrat de dupes, où le droit auquel chacun est soumis est précisément contraire au principe de souveraineté[1], que prétend en même temps révérer Zemmour, et dont il a aujourd’hui la nostalgie.
Pas besoin d’insister sur le fait que notre société actuelle, quoique sur la bonne voie, n’est toujours pas sortie de cette duplicité (on peut prendre comme indice en autres les inégalités professionnelles entre les hommes et les femmes salariés).
Pas besoin non plus d’indiquer qu’E. Zemmour n’a manifestement pas compris l’importance du concept de gender, dans l’étude de la société…
[1] Voyez Rousseau Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, ou Du Contrat social, Livres I-II… et pour en même temps ne pas dissimuler la misogynie du philosophe genevois Emile, Livre V. Enfin, sur l’homme qui devient femme chez Rousseau, il ne faut pas passer à côté de sa pièce de jeunesse : Narcisse ou l’amant de lui-même…

What about "manliness"?

Pour ceux que ça intéresse, il existe une sorte de version américaine d’E. Zemmour. C’est Harvey Mansfield, professeur à Harvard, qui vient d’écrire un livre sur le concept de « manliness », prônant la nécessité immédiate d’une réaffirmation des « valeurs masculines », dans une société où l’homme devient femme. Pour comprendre l’intérêt des gender studies aux Etats-Unis, il faut voir ce débat, entre Mansfield et l’écrivain(e) Naomi Klein, qui démolit point par point toute l’argumentation du « professeur ». Avez-vous vu une interview critique semblable de Zemmour en France ? Ça me paraît difficilement concevable… C'est une des meilleurs réponses possibles en tout cas à son ouvrage en tout cas.
(Thanks Jeppe for the link).