samedi, avril 15, 2006

nous (nous sommes) pressés

Une situation, une scène, une image. Vite ! Ça commence comme ça. Aussi sèchement que possible. On n’en peut plus d’attendre, on veut se distraire, et je crois être payé pour ça. L’entrée en scène est formellement ratée. Pourquoi ne pas raconter l’aventure d’une voix ?

Ha si nous pouvions être entendus, puis aimés. Les problèmes seraient réglés. Pourrais-je avoir le temps de lister les problèmes ? On ne doit pas ennuyer, et si dès maintenant, le désir de continuer, s’effiloche, il faut arrêter. Pourquoi ce prologue ? Parce que je suis timide, et je crains les vrais commencements.
«Qui suis-je ?» Pitié, non, pas ça. C’était nuit. Pitié, pas ça non plus. Alors, il prit congé de nous, et ferma le petit carnet noir, sans aucun remords.

Une situation !
— Calmos
— Pourquoi ?
—On n’adore plus les tensions, le tragique, et j’en passe.

La situation se passe de commentaire. Et l’image ? J’en glisse une : bureau, fenêtre, temps couverts. On n’a dit une seule image ! Ces petites chiennes annulent la situation, on se rend aux quatre coins d’une histoire avortée.

Dans l’angle mort, de mon travail, j’avais aperçu, malgré mon obstination à démêler les souffrances, à m’utiliser comme seule matière, que subsistait un désir d’histoire et de dépaysement.

Vas y que je te pousse au cul, je t’enferme nuits et jours dans ce petit bureau, et tu nous prépares quelque chose.

C’est l’histoire d’une phrase qui se rétrécit et qui devient une ligne noire. Au-dessus de la ligne noire, gigotent quelques nuages, et sous cette ligne (tranchante, ça va de soi) un enfer, rouge, et des images prisonnières dans l’obscurité brûlante.

On débute ainsi, on décrit comme ça, on se laisse aller aux visions immédiates. Il faut se forcer, se presser comme une vieille orange froide.

Laisser du blanc entre les lignes, écrire, c’est descendre toujours plus bas, sur la page. Maintenant que j’ai trouvé l’énergie, je ne sais pas quoi en faire. Rendre compte de cette situation ne passerait-elle pas mieux dans un dessin ? Vous vouliez une image ? Voilà l’image que j’invente.

Un dessin d’enfant, un soleil en haut à droite, une écriture qui tremble, une maison au milieu d’un champ. Voudriez-vous s’il vous plait approfondir ? Non, le dessin est déjà fini, j’oublie de préciser qu’il est fait à la mine de plomb. On peut le déchirer, bien sûr ; mais on peut l’encadrer aussi, ça va de soi.

Parler de moi ne va pas de soi.

Après le dessin, je me souviens, on nous a appris à parler, à écrire notre nom ; les enfants savaient le faire, moi pas. Je demandais à aller au toilette pour pleurer.

Situation ; un enfant, un dessin, des peurs. Attendez ! Ce n’est pas l’image juste, puis-je la remplacer par autre chose ? On peut mettre un disque, ça calmerait tout le monde.

C’est l’histoire d’une voix et d’une main à la recherche d’une image. Écrire pour mettre à la poubelle ses babilles d’enfant, et se lever, mettre des points sur de I, parader.

On continue ; branché sur la fréquence de l’amour fou, écrivant, je me mélange aux autres voix, aux autres corps, c’est une véritable orgie textuelle. Beaucoup d’histoires se sont infusées à la mienne, et souvent, elles me semblent plus réelles que la mienne.

Et tu écris pour retrouver ton histoire, écrire pour être propriétaire de soi ; horreur, immondices à laisser en chambres ; ne surtout pas montrer aux autres.

Alors tu écris, à peine, comme on caresse un lion qui roupille. Attention au réveil, aux sursauts de lucidité, aux jugements serrés, aux tentations de la déchirure, de la poubelle.

Easy-writing : écriture qui repose sur l’exposition instantanée de la phrase ; action-writing.

Mais le temps presse, et on tiendra jamais un bouquin entier sur ce mode. Terminer n’est pas juste, car le projet est par nature interminable.

page perdue

Travailler sur soi à la lumière de la caricature dessinée

Mon corps a toujours été en décalage avec celui des autres. Plus jeune, je voyais la nature faire son travail en transformant les garçons en hommes, mais elle semblait m’avoir oublié ; je me souviens que je guettais tous les jours les signes d’un changement corporel, mais la voix restait fluette, presque fillette, et aucun poil ne poussait, si bien que je crus que ma peau n’était pas assez fertile pour faire pousser un homme en moi. Quand l’homme s’est finalement développé, je l’ai trouvé insuffisant, trop court, trop lisse ; l’inégale répartition de ma pilosité a quelque chose de ridicule : sur le torse, une touffe de poile en V recouvre exclusivement le plexus, bouquet cocasse qui ressemble à la toison pubienne d’une femme. Je suis bizarrement constitué : mes cuisses sont minces, ce qui m’a valu d’être appelé pendant des années “cuisses de poulet” par ma grand-mère. J’ai d’autre part des mollets anormalement gonflés, comme ceux d’un cycliste et des pieds plats qui m’obligent à porter des chaussures orthopédiques. Mes yeux sont verrons, j’ai un œil bleu et l’autre vert, contraste qui donne à mon regard quelque chose de trouble si bien que mes interlocuteurs sont souvent décontenancés : ils ne savent plus du tout à quel œil se fier, ils me disent que ces yeux verrons leur font tourner la tête, et qu’ils sont à l’image de ce qu’ils pensent de moi : être bancal, clivé, sans ascendant. De plus mon dos légèrement courbé confirme leur jugement : depuis quelques années, mon échine dorsale ploie de façon proportionnelle aux découragements rencontrés. Je m’affaisse, je vois chaque jour le sol de plus près, je sens qu’une bosse est en train de naître entre mes omoplates, tare que j’associe à un couteau planté dans le dos par les circonstances méchantes de la vie. Moi qui souhaitais être un homme complet, j’avais la sensation d’être devenu une créature qui avait tantôt l’aspect d’un enfant, tantôt la fragilité d’un vieillard.

une page en janvier

Il y a du lyrisme à prendre au livre que je suis en train de lire ; Paul Nizon et sa question/leitmotiv « où est la vie ? ». Il faut laisser passer un peu des vertiges venus de l’inconscient. Ce qui sort de cette bête noire est rarement beau. On m’a dit récemment : « travaillez davantage pour donner plus. » Dimanche soir. Un bloc de rêveries, de questions. À quoi me dis-je ? Je sens à nouveau que les voix cherchent à se faire entendre. Ouvert la boîte noire. Ce qu’il en sort ? Les voix des autres. Une femme sexy m’a envoyé un beau message après que je lui ai raconté mes malheurs récents, mes inquiétudes, mon impotence. Elle était un peu ivre, sa phrase, je ne la recopierai pas. En gros : exprime les choses en toi, seule façon de sortir la tête hors de l’eau. D’accord, je suis en voyage, en travail, je recommence. J’ai dit que je n’avais rien fait depuis trop longtemps, et la seule explication que j’ai donnée ? Par paresse, ou lâcheté. Par peur, plutôt. Il faut dire que je préfère souvent m’endormir au milieu de mauvaises images, elles tuent mes scrupules. Je ne suis plus humain. La femme a rajouté qu’il fallait faire des exercices. Mille fois raisons. Un portrait par exemple, un portrait d’elle puisqu’elle m’a réveillé. J’ai eu peur qu’elle croit que je voulais la séduire. Ça n’était pas ça. Pas que ça. Je voulais parler, donner un bon repas, faire plaisir.J’ai alors invité trois amies pour déguster des hauts de cuisses de poulets. Cette femme heureuse faisait partie nous. Elle est restée après le départ des autres. J’avais envie d’être plaint, consolé, j’avais envie de tout dire, des choses actuelles, passées ; désir de visible, de rendre visible, et troublant ce monde travaillé par les autres à n’être qu’un monde sans aspérité, plat, régulier. Désigne ce qui est singulier, pour moi, seule façon de sortir la tête hors de l’eau ; elle a raison. Sans cet effort, on vit en enfer ; je veux l’amour directement vécu et l’amour par les images. Sentir en déplaçant le foyer de la sensation. Aimer une femme que je peux toucher, continuer à l’aimer quand elle n’est plus là. Si je ne vis que dans une seule dimension de l’amour, c’est la platitude assurée, l’ennui —usure. (La tête est couchée). Je ne veux pas dormir, je voudrais continuer à l’aveugle, mais j’ai parfois à l’esprit un mal profond qui m’ordonne de lâcher, d’interrompre, d’aller voir ailleurs. Il papillonne, je suis comme lui, et ce soir, je laisse sortir des bonnes et des mauvaises choses qui s’emmêlent, s’entrechoquent, se livrent un combat : qui va le gagner ? C’est à dire triompher en donnant à mon stylo le droit d’écrire enfin une chose convaincante qui puisse me permettre d’oublier toutes les incertitudes que j’ai lâchées depuis tout à l’heure. Sortir la tête hors de l’eau. Glaner les composantes d’un récit, écrire avec les miettes de la vie : le sourire de cette femme, un sourire jusque dans les yeux, et le baiser amical donné à deux heures du matin à la porte de son immeuble.

à défaut

Il faut dérouiller la langue, c’est un fait. Souvent, quand on ne s’en sert pas, elle jaunit, faiblit, grince. Impression d’avoir dans la bouche un vieux truc. Il y en a qui essaye de la restaurer à coups de mauvaises trouvailles : il la tire comme un vieux cordon, mais aucun son ne sonne à mes oreilles. Bien au contraire, ça fait mal, ça sonne faux ; moi-même, je me surprends souvent à écrire et à parler d’une façon empruntée, je pense à tous les morts qui ont dit des milliards de fois les mêmes mots que moi, et cela me déprime. Il faudrait se taire si on arrive à rien. Mais cela, je ne peux pas. Je regarde les sages qui se sont résignés au silence, je ne les admire pas, car je ne sais rien de moi sinon que je n’ai jamais été sage. Je ne suis pas comme eux. Pourtant, quand j’ouvre le bec, je prends peu de risque ; je pourrais inventer une langue de barbare, ou simplement écrire dans une langue étrangère. Mais l’étude n’est pas mon fort, et le Français me semble être à la fois familier et étranger. Je m’y tiens alors à cette langue maternelle. Mais quelles difficultés je rencontre ! Énumérer toutes ces difficultés ne me tente pas : je risque de perdre le goût d’écrire. On met un bandeau sur les yeux, on sait que c’est risqué. Je n’en veux pas à ceux qui se disent satisfaits et conquis par leurs trouvailles. Ils ne sont pas forcément orgueilleux, mais maintenant, ils n’ont plus rien à faire. L’insuffisance fait mal, mais en même temps, c’est le seul moteur pour trouver quelque chose de nouveau. Quelque chose qui me rapproche pas à pas de ce que je recherche. Je ne saurais jamais si j’ai vraiment touché mon but. Parfois, je le sens, intuitivement. Mais comme je ne suis pas une bête, cette sensation n’est pas assez fiable. Je veux raisonner, formuler, et tout de suite, je m’emmêle les pinceaux, et tout m’échappe.
On va encore devoir se taper mes ébauches d'esquisses, les boules.

vendredi, avril 14, 2006

Discordance de Fond














Ma première intervention sur ce blog sera, et certains ne s'en étonneront pas, l'apport d'une note discordante par rapport à certains propos tenus ici, sur la Gauche et plus particulièrement sur Laurent Fabius.

En effet, je fais partie de cette majorité silencieuse et non-régnante de personnes qui voudraient bien se reconnaître dans la politique de Gauche, mais qui doivent fermer les yeux sur bien des choses pour cela.
Nous savons que le temps des idéaux a fait place à des opérations de marketing politique, où les candidats se vendent plus comme des hommes du moments que comme des hommes d'une époque.

Au risque de choquer l'initiateur de ce blog, ainsi qu'un futur marié de notre connaissance mutuelle, je dirais le fond de ma pensée en disant que Laurent Fabius me semble être la personnalité la plus compétente et la plus crédible au PS actuellement. Ou plutôt, devrais-je dire, la moins médiocre. Car je n'essaierai pas de vous faire croire à l'intégrité profonde de cet homme déjà entâché de nombreux scandales, qui ne lui sont d'ailleurs pas toujours imputables.
Je passerai rapidement sur l'histoire du sang contaminé. Je ne pense pas que l'on songe encore à lui reprocher cette éclaboussure. Bien que bien des personnes se soient gaussées à l'époque de la phrase "Responsables mais pas coupables", j'ai toujours trouvé cette notion assez juste, tant il est vrai que Laurent Fabius n'avait pas endossé de blouse blanche et tripatouillé les éprouvettes lui-même.
Plus récemment, on a reproché à Laurent Fabius son engagement personnel contre la ratification de la Constitution Européenne. On l'a accusé de tirer la couverture à lui, comme si François Hollande en tentant de s'arroger cette constitution ouvertement libérale comme une victoire du PS était plus innocent de ce genre de manoeuvre.
Que l'on soit pour ou contre la constitution, il faut bien reconnaître que certains points étaient ambigus, et que tout homme de gauche se devait, même s'il n'avait pas mieux à proposer, de se positionner fermement contre le libéralisme ouvert de cette Constitution dont aujourd'hui encore, on ne pourrait dire pourquoi elle ne peut être revue et corrigée alors que plusieurs pays européens l'ont refusée.
Bien entendu, il n'est pas impossible que Fabius ait agi plus par calcul politique que par conviction personnelle. Mais quel politicien, toutes tendances confondues, n'agit pas ainsi de nos jours ? Je trouve que l'on reproche énormément à Fabius un comportement carriériste tout aussi présent et tout aussi répugnant dans l'ensemble de la classe politique française.

La vérité est que Laurent Fabius est un homme antipathique. Il est hautain, froid, distant, austère. Il n'a pas cette ardeur de militant enthousiaste que l'on aime par tradition chez les hommes de gauche. Et surtout, il ne se montre pas "populiste". Il ne flatte pas le bas-peuple, ne se donne pas en spectacle dans les marchés ou au Salon de l'Agriculture. Peut-être plus parce qu'il n'est pas crédible dans ce rôle de vendeur de voitures que par un souci personnel d'éviter la démagogie. Bref, c'est précisément parce qu'il refuse de se prostituer au marketing politique de base qu'on en arrive à le trouver putassier.
Et pourquoi exactement ? Parce que Laurent Fabius courtise ouvertement les partis d'extrême-gauche. Mais ne devrait-on pas se scandaliser plutôt qu'aucun autre ténor du PS ne le fasse ? Car l'extrême-gauche, depuis 2002, est passée de groupuscule insignifiant à une force mineure dans la vie politique française. Or le PS la traite comme une pestiférée, exactement comme elle le ferait pour l'extrême-droite. Tous ces messieurs oublieraient-ils que la victoire de François Mitterrand en 1981 était aussi la victoire de l'union de la gauche, à laquelle s'était joint le Parti Communiste et le MRG ?

Pour moi, Laurent Fabius joue, hypocritement ou non, le rôle d'un homme de gauche, et c'est rigoureusement le seul parmi les leaders socialistes actuels. Il y a de plus une volonté de le diaboliser, car il fait de l'ombre à Ségolène Royal. Or, Ségolène Royal est une candidate de gauche destinée à séduire les électeurs de droite. Son côté bourgeoise du XVIème arrondissement, son silence prudent durant la révolte des étudiants par rapport au CPE, son programme politique qui tient en une phrase : "Pourquoi pas une femme présidente ?", tout chez Ségolène Royal, héritière de cette Gauche Caviar qui a jadis prouvé plus que de raison sa sinistre incompétence, est voué à séduire un électorat bourgeois et cossu à travers un discours démagogique et bien-pensant. Et n'oublions pas que Ségolène Royal présidente, ça signifie François Hollande premier ministre, et ça peu de gens y songent...
Bref, je terminerai ce court pamphlet en appelant à voter Laurent Fabius en 2007, non pas parce qu'il est le candidat idéal - ce qu'il est loin d'être - mais simplement pour continuer à faire vivre un certain esprit de gauche, et pour que la France, qui devra déjà en 2007 départager deux candidats de droite (De Villepin, héritier naturel de Chirac, et Sarkozy, extrémiste modéré), n'ait pas en plus à prendre en compte une gauche qui se vend à la droite par pur souci de rentabilité et pour satisfaire le souci de réussite de ses leaders qui reproduisent étrangement et d'une façon qui me met mal à l'aise l'affaire de Bruno Mégret et de son épouse.

jeudi, avril 13, 2006

Repu


Assoupi
– dans la neige, engourdi,
Les bâtiments sur moi se resserrant
Plus incertaines,
Lointaines
devenaient les lueurs bleuâtres et orangées des croisements.
La rue se refermait
Comme vers moi elle pouvait s’avancer
Dans l’effacement.


S’approchant bien pourtant,
M’apercevant,
Sa trajectoire indécise maintenant,
Le chemin de plus en plus étroit
Le pas maladroit.

Elle ne s’évanouissait plus, elle,
bien réelle,
m’inspirant de sa présence
– comme l’alcool qui m’avait réchauffé.
Geste plein de tendresse dans sa direction, je levais un bras déglingué
– sentant combien à nouveau
pour les mots
le temps n’était pas venu.
Elle ne s’évanouissait plus.

Si j’avais eu la force je l’aurais étreinte – perdue dans mon oubli.

Devant pareille impuissance, quoique gênée,
sa crainte bien dissipée
– elle me sourit
m’enjamba.
Sa candeur charmait de désobligeance
Sa cruauté péchait d’inconscience
Je la crevais, la dévorais furieusement
– et dans l’effacement,
m’assoupis.
La rue sur moi, intime, se referma.


Images de Jean-Luc Proulx, artiste et écrivain québecois.

Donner le jour


A présent égarée
Dans l’image ne poindra plus la clarté
Si loin de soi l’esprit déserté
Rien ne sait plus s’il a été
Avant l’éveil, l’as-tu abandonnée? Et pouvais-tu l’éviter ?
Réponds ! Avons-nous trop tardé ?
La beauté, fragile, maintenant si déglinguée
Déjà avant l’heure l’absolu a l’air rafistolé.

Mère ! t’ai-je bien aimée ?

Elargissement

Ce blog devrait bientôt s'ouvrir à une multiplicité d'autres rédacteurs, aus horizons, opinions, intérêts et existences fort différents. I'll keep you posted, commme on dit...

L'inclassable Wybot

C'est avec grand plaisir que j'ouvre un nouveau lien avec le blog corrosif de Dorian Wybot. Vous apprécierez, je l'espère, son regard non seulement sur les manifs anti-CPE, mais aussi ses incroyables commentaires de clips, et de façon plus générale, une plume acerbe au service d'une personnalité résolument hors norme.

Je remarque une profonde affinité entre un passage de son commentaire du Clip de Juanes et le petit texte qui ouvre mon blog, intitulé "Fumer". Je cite Dorian:

Le reste du clip consiste en un impitoyable catalogue des "pauses" les plus grotesques des victimes de l'onde, dont la répétition mécanique de gestes absurdes crée une impression malaisée, voire même une pulsion de violence, car on en viendrait presque à vouloir frapper ces marionnettes humaines pour qu'elles cessent leurs agaçantes singeries. Tout en chantant, Juanes, lui, conserve sa mobilité et son attitude renfrognée. On le comprend. C'est pas ces conneries là qui vont lui rendre sa gonzesse.


PS: Je m'aperçois en le visitant qu'une même photo des manifs nous a tous les deux frappés. Celle de ces petits enfants brandissant des slogans anti-villepins de toutes les couleurs... Sans doute tout sauf un hasard.

"Jamais ne fut qu'air gris sans temps chimère lumière qui passe" (Samuel Beckett)

Putassier. Petite note sur l'idée de prostitution.


Quand je parle de prostitution, j'entends par là travestir ce qu'on est et surtout ce qu'on désire en l'échange d'un gain. Quand je dis que je suis consterné de voir quelqu'un comme Fabius se prostituer vers l'Extrême Gauche, cela signifie aussi la chose suivante: comment quelqu'un de prêt à se prostituer sur le marché politique, c'est-a-dire de prêt à se transformer en une marchandise traffiquée, pourrait-il tenir un discours crédible sur les dangers du libre-échange? Contrairement à beaucoup de péripatéticiennes, il avait bien le choix de ne pas se prostituer... mais je cite de nouveau Libé:

Ils sont une bonne quinzaine de responsables du collectif à faire face à Laurent Fabius, Michel Vergnier, député (PS) de la Creuse, et André Laignel, député européen. Le propos est toujours courtois, souvent passionné. Bernard Defaix, porte-parole du collectif, prévient d'entrée de jeu : «On dialogue avec tout le monde.» Puis il invite Fabius à «affirmer que la lutte en faveur du maintien et du développement des services publics est un choix qui va à l'encontre d'une conception libérale de la société». Conseiller général communiste, Daniel Dexet en rajoute : «En t'accueillant, nous ne nous prêtons pas à une opération politicienne [...]. Des socialistes ont donné une place trop grande au libéralisme. Notre cri est unanime : "Est-on capable de construire une autre société ?"» Puis c'est au tour de Joël Lainé, militant à la FSU et à la LCR, de s'exprimer. Après un provocateur «On se dit tu ou on se dit vous ?» il demande «à l'ancien Premier ministre que tu es de rétablir le monopole de l'Etat», notamment dans le secteur énergétique. [...]


Visiblement la prestation de l'homme du non à la Constitution européenne a plu. Bernard Defaix se méfiait de l'«adepte des carottes râpées et des motos 125 cm3». Après coup, il reconnaît que «sa démarche de poser la question des services publics comme choix de société convient à la nôtre». Joël Lainé ose même : «Ce n'est pas exclu qu'au second tour...» Mais le militant trotskiste ne finit pas sa phrase.

Quelle responsabilité de la Gauche dans la crise de régime? (2)

Ce que je reproche ici à la Gauche, et en particulier au PS, c'est de ne pas avoir eu le courage politique de formuler de manière unie une proposition alternative, aussi bien sur cette réforme que sur l'emploi des jeunes. Qu'on ne me dise qu'elle va le faire bientôt en avril... Une opposition politique à mon sens, ça ne devrait pas avoir à attendre un calendrier présidentiel pou se réveiller et proposer une alternative cohérente de gouvernement (voyez en Angleterre l'institution au Parlement du « Shadow Cabinet », du « Gouvernement fantôme » de l'Opposition). Là, la Gauche aurait vraiment pris ses responsabilités, sans manifester de toute part sa crainte de se faire déborder par un discours d'extrême-Gauche qui de toute façon pourra toujours la dépasser dans les promesses impossibles (souvenez-vous de Besancenot disant très justement, que le possible ne suffit pas... il faut l'impossible). On aurait au moins pu entendre dans le concert des rejets du CPE autre chose que ce non absolutiste à l'unisson qui dissimule dans cette foule les plus graves contradictions. Il y a en France une tradition qui veut que la vie politique ne puisse donner d'image d'elle-même sans se représenter suivant la division Droite/Gauche. Pourtant, si la différence idéologique est très forte entre le PS et l'UMP, elle est en réalité beaucoup plus forte encore entre le PS et l'extrême-Gauche trotskyste ou révolutionnaire (je ne parle pas du cas, légèrement différent, et plus pathétique, du PCF aujourd’hui).

Un des problèmes majeurs est que la Droite chiraquienne a tenté de gagner le coeur des Français sur un discours presque teinté de social-démocratie (même si ça n'a absolument pas correspondu à sa politique), ce qui a limité fortement l'espace de discours politique du Parti socialiste.
Mais ce piège pour la formulation de son identité politique tendu par la chiraquie, a avant tout coulé cette même chiraquie (personne ne croit plus en un Chirac capable de s'attaquer à la fracture sociale, ou de s'opposer au "monstre-ultra-libéral-de-la-mondialisation"), et obligé la Droite elle-même à renouer avec sa base électorale, de crainte qu'elle aussi ne cède complètement à l'appel des sirènes de l'Extrême-Droite. Le fait qu'un Sarkozy se positionne clairement et sans ambiguïté à Droite devrait ou aurait dû permettre au PS depuis quatre ans, de retrouver et réaffirmer son positionnement spécifique, sa place, son unité politique, et non de chercher à se prostituer avec l'Extrême-Gauche ou encore de s'épuiser dans des divisions internes reflétant parfois plus encore que les oppositions idéologiques les conflits d'ambition individuels.
On me dit cependant que c’est la Droite qui se prostitue avec l'extrême-Droite sur les thèmes de l'immigration, du rôle de l'Etat, de la sécurité etc.; j'observe de mon côté que la Droite refuse toute entente avec l'extrême-droite, qu’elle fait le plus souvent front commun avec la Gauche quand il y a des triangulaires, et qu’on ne verra jamais Sarkozy à un meeting du Front national ou même chez Villiers… A côté de ça, la Gauche courtise l’extrême-Gauche dans de pseudo-meetings unitaires, et cette dernière peut ainsi se payer grâcieusement le luxe de se refuser, tout en faisant monter les enchères. En attendant, la Gauche cède progressivement son identité aux extrêmes, de peur de s’affirmer autour d’une pensée clairement social-démocrate, désengluée d’une logique marxiste qu’elle arbore sans plus y croire ; elle laisse aujourd’hui le champ libre à deux interprétations désastreuses de sa situation : a-t-elle peur de s’aliéner (c’est-à-dire de ne pas conserver) aujourd’hui son électorat traditionnel, ou bien manque-t-elle plus profondément de conviction et de pensée ? Quand je vois la profusion des textes de pensée politique, économique et sociale, ou encore lorsque j’écoute les discours des hommes politiques sur les petites radios d’élites de type France Culture (et les compare avec le discours démagogique d’un Fabius dans ses meetings), j’ai tendance à me dire que ce ne sont pas les idées qui manquent, mais le courage politique qui précisément transforme ces dernières en conviction.

Quelle responsabilité de la Gauche dans la crise de régime? (1)

La Droite a gouverné n'importe comment, et mit proprement la jeunesse au défi de montrer qu'elle pouvait exister, se fédérer contre quelque chose; enfin et surtout le CPE, qui n'était qu'une mesure minime dans le vaste chantier des réformes nécessaires à venir, et relativement à l'objectif affiché de forte diminution du chômage. Mais la Gauche a quand même une responsabilité grave depuis 2002, dont elle se dédouane bien facilement. La droite, certes, depuis les scrutins des Régionales et des Européennes gouverne sur une majorité législative qui ne paraît plus représentative de l'opinion, et s'engager dans la voie de décisions non discutées, ni au Parlement ni avec ceux que bon gré mal gré il faudra quand même appeler un peu absurdement les "partenaires sociaux", est une faute politique très grave.
La Gauche cependant est pour une bonne part responsable du merdier initial: d'abord sans doute les Présidentielles de 2002, ensuite, aussi et surtout les Législatives et le ras de marée UMP qui ont suivi ; enfin et surtout son incapacité en quatre ans à s’afficher de manière cohérente comme l’alternative qu’elle pourrait être – quitte à accepter de perdre des électeurs en chemin… et à en récupérer plus tard. Mon idée est assez simple : dans une démocratie qui fonctionne, on laisse le peuple choisir entre des options politiques aussi variées qu’elles soient ( de l’extrême-gauche à l’extrême-droite), mais on s’efforce d’incarner avec le plus de clarté possible ce que l’on pense et que l’on compte faire, quitte à ce que ce ne soit pas ce que la majorité ou la base électorale traditionnelle d’un parti veuille. Qu’après cela on s’efforce de respecter cette décision du peuple dans le cadre fixé par les institutions, et qu’on garde le souci de leur bon fonctionnement, même si on le conteste, qu’on affirme l’impératif de ne pas les corrompre dans leur principe et d’encourager leur capacité à s’auto-réformer, à se perfectionner par elles-mêmes quand les circonstances rendent la chose nécessaire (ce qu’on appelle avoir le sens de l’Etat, signifie notamment faire confiance à la capacité de l’Etat à se métamorphoser par lui-même tout en restant lui-même, ou encore à s’auto-réformer).
Si vraiment en revanche on juge que ces institutions sont suffisamment injustes et anti-démocratiques dans leur fonctionnement pour être incapables de s’auto-réformer, alors on s’exile ou on cherche une véritable révolution politique. De toute façon, à mon sens, dans ce cas, il n’existe momentanément plus de critère véritable pour qu’une démocratie s’affirme, sinon que véritablement le peuple se manifeste, et choisisse par un vote ses nouvelles institutions, celles dans lesquelles à une écrasante majorité il veut vivre et se reconnaître – quitte à ce que ces institutions, rapidement, ne lui conviennent plus…

Un demi-éclair de lucidité chez Libé?

Pendant que Fabius, à Guéret dans la Creuse, donne dans la plus belle démagogie anti-libérale et anti-anglosaxonne, aux côtés de chevronnés militants LCR feignant de s'engager à un report des voix d'Extrême-Gauche au Second tour, il semble tout à coup que Gérard Dupuy, dans Libé, se réveille un tout petit peu... pour constater en effet que la force du mouvement anti-CPE, alimentée par une doxa anti-libérale caricaturale, contre un gouvernement déjà très affaibli a peut-être endommagé beaucoup plus les institutions politiques du pays, leur fonctionnement relativement "démocratique" au moins dans ses principes, que la seule Droite, libérale ou non. Il y aura moins un parfum de fête quand il s'agira pour la Gauche peut-être de gouverner en devant à son tour se heurter à la méfiance anti-gouvernementale d'une France extrêmement divisée... et pas qu'en deux.

"La gauche, sans doute à juste titre, se réjouit de ce qui a été pour elle une divine surprise. Sans trop s'inquiéter de ce que l'instrument dont elle se flatte d'hériter donne des signes d'usure rédhibitoire. Qui parlait, il y a quelques jours encore, de «crise de régime» ?"