J'ai retrouvé ce petit texte dans un cahier de New York, daté curieusement d'un 11 septembre... 2003. Pas très bien écrit, mais je trouve quelque chose de fort juste dans cette association d'images entre la ruine et la forteresse d'un moi, d'un désir, et le trouble jeu d'une expérience saphique naissante, et avortée... Les paragraphes entre crochets indiquent de légères corrections de style ou des petites coupures. Le petit texte de ce cahier est un secret manifestement mal gardé.

La distance que mon séjour new yorkais me fait prendre vis-àvis de ma vie sociale me rend à une méditation heureuse que la trop grande proximité des êtres et des choses m'empêchait, depuis quelques mois, de prolonger avec sérénité. Je suis mieux à même d'élucider les significations possibles d'événements surprenants, de comportements caractéristiques, et de la sorte aussi, mieux à même d'approfondir certaines des réflexion fondamentales que j'ai pu engager cette année entre spatialité, temporalité, imagination, désir et mort. Je décèle mieux certains secrets de mes désirs et de mon anxiété, et j'affine certaines interprétations touchant des penseurs qui, toujours à nouveau, lorsque je retrouve la disposition à scruter et exprimer mon âme, m'interpellent.
Certains aspects de ma relation si trouble à Anne, par exemple, m'apparaissent avec plus de lumière, et la soustraction de ma parole à l'explication sociale et morale (indissociablement) des événements, m'autorise dans le secret à plus d'intelligibilité. Je ne comprenais pas notamment jusqu'ici pourquoi la mise en scène psycho-dramamatique de ma nuit d'anniversaire avec Anne et Catherine avait été si peu en mesure de m'affecter, de provoquer en moi le mélange de désir inassouvi, de dépossession et de violence propre à mon ressentiment d'antan. Je l'interprétais jusqu'ici naïvement, en me disant que n'aimant plus Anne et n'aimant pas assez Catherine, leur volonté consciente ou inconsciente de m'atteindre et me blesser dans cet acte ne pouvait aboutir. Je me disais aussi que ma capacité à juger leur acte comme la manifestation d'une pathologie irresponsable chez deux êtres malades de l'existence étai ce qui me préservait.
Je ne nie pas que ces intuitions ne comportent une certaine part de vérité, mais elles ne rendent pas compte d'un bon nombre d'autres faits. Je voulais manifestement joindre les "deux bouts", c'est-à-dire que je voulais présenter Anne et Catherine, et que ces éléments si distants temporellement dans mon univers, mais ayant l'un relativement à l'autre tant de résonance, reconnaissent elles-même leur identité, la mienne - bref qu'elles s'unissent.
Dans une certaine mesure, Anne est la personne qui a le plus tôt perçu chez moi cette volonté d'unification et s'en est toujours irritée. Elle s'en est plainte, et s'y est très tôt attaquée, voyant dans ce rapprochement organique que j'essayais spontanément de générer à travers l'assimilation et la fréquentation réciproque des éléments les plus divers et hétérogènes de mon univers, une illusion de mon ego, une manière d'excentrer chacun (et surtout elle), de lui assigner un rôle. Cette vision n'est pas radicalement erronée, même si la plupart des figures de ce monde n'ont jamais eu à souffrir d'une volonté mienne de les asservir ou de me les approprier, de les dominer ou de les domestiquer. [...] J'essaie de pousser à la cohérence, à l'unification tout ce qui me touche, mais l'ingénieux édifice n'est peut-être qu'une gigantesque (à mon échelle) - quoique fébrile - forteresse contre la dispersion et l'extériorité de soi, ordinairement, dans le temps : là est sans doute la force de l'illusion, et sa faiblesse.
Quand, dans un lointain passé, je présentais Anne à mes amis, j'avais sans doute déjà cette volonté fortificatrice et unificatrice, et d'une certaine façon, non seulement je parvenais, malgré la douleur, à m'accomoder du fait qu'elle sorte avec eux (et pas avec moi!), mais plus encore, perversement et contradictoirement, je désirais sans doute cela. Quant à elle, elle n'acceptait le pacte tacite de cette union qu'à la condition de m'en exclure: celle que j'aimais était l'élément capable de parfaire mon édifice, mais le prix de cette perfection était sa parfaite ruine, ma négation. [Elle acceptait de me faire me sentir centre absolu à condition de me faire sentir indissociablement nié, absolument excentré. Elle en avait besoin]. Je lui étais indispensable, car sans moi, sans cette ruine, elle n'était pas vue, elle ne se voyait pas. [Et moi je n'étais moi, forteresse, qu'en acceptant d'être en même temps ruine].
Il est vrai que je n'aime plus Anne depuis longtemps, et que de la sorte elle ne pouvait plus [depuis ce temps] être l'acteur singulier parachevant au regard de mon désir la bâtisse de cette forteresse.
Il est vrai aussi que j'ai couché avec elle, et qu'avec cet acte, sans doute, les restes de mon amour se sont irrémédiablement dispersés dans le temps. [...] Anne ne peut se résoudre à véritablement accepter un lien fort avec une personne de mon entourage (à peu d'exceptions près) que si elle peut en même temps par là ne pas se trouver intégrée à mon domaine, autrement dit, que si elle peut en même temps m'exproprier. C'est bien ce qui s'est produit avec Catherine. Elle a bien, elles ont bien senti toutes les deux, qu'il y avait chez moi le désir de les voir réunies, de les amener à m'accorder l'égalité à soi de mon désir sur la durée, à voir ce moi que le temps n'a de cesse d'écarteler en des figures aussi parsemées qu'hétéroclites, à voir ce moi donc, réuni dans un symbolisme saphique et siamois.
Catherine l'a intuitivement compris dans son état à moitié drogué, et Anne dans son ébriété a de nouveau bien voulu jouer dans le spectacle que je désirais, mais de nouveau cela devait avoir un coût.: bin me signifier que par là, tout lien à moi se trouvait coupé, au prix de ma négation. Mais cette fois elle a voulu pousser l'exploitation de mon désir trop loin, ayant été amenée, par mon absence de sentiment de dépossession face aux prémices d'une union saphique, à devoir expliciter sa volonté de m'exclure. C'est en fait mon désir qui l'a piégée, car son identification à Catherine a trop fonctionné dans son esprit pour qu'elle juge que... Catherine n'était pas elle, n'avait pas le même rapport à moi - que tout simplement elle ne me connaissait pas encore assez pour comprendre la scène quise jouait et interpréter jusqu'au bout le rôle assigné à Ane, et que, qui plus est, Catherine n'étant pas véritablement attirée par les femes, Anne ne disposait pas du pouvoir qu'elle pouvait à l'époque exercer sur me amis.
Je crois que sous certains dehors d'emportement moral et de colêre, feinte ou non, c'est rapidement un sentiment de puissance (pas de pouvoir) que j'ai au contraire éprouvé, comme si ce qui devait m'ébranler (en surface - sans jeu de mot!) me donnait tout à coup un élan qu l'adversité et la fatigue ne sauraient entamer. Vanité de cet élan sans doute, pour le moraliste, et à bon droit: c'état comme la jouissance de ma volonté et de ma liberté retrouvées dans une situation qui eût apparemment autrefois tôt fait de me désarçonner, de m'aliéner [de me châtrer?]. C'est peut-être la pierre de touche ultime de mon édifice illusoire: forteresse faux refuge / ruines vrai refuge - je ne sais pas, peut-être n'est-ce pas encore ou présentement la question pour un intermittent de l'être de mon espèce.
Cette vue a bien entendu le défaut de surdéterminer mon rôle dans la signification des actions de mes proches...